Le Père-Brillat
- Amphitryon

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Jean Anthelme Brillat-Savarin disparaissait le 2 février, il y a deux cents ans, sans avoir connu ni même soupçonné son immense contribution à l’humanité. Que serait-il advenu de la gastronomie s’il nous avait quitté quelques semaines plus tôt sans avoir soumis son immense oeuvre à l’imprimerie ? La France, aurait-elle été la patrie de cette passion universelle ? Le monde, aurait-il bénéficié de cette immense contribution à l’humanité ? C’est la question sur laquelle tout véritable gastronome doit se pencher pour rendre hommage à cet illustre personnage inhumé au Père-Lachaise.
Êtes-vous un vrai gastronome ou un monsieur Jourdain de la fourchette, maniant benêt cette langue de la bonne chère sans trop savoir comment cela vous est tombé dessus ? Êtes-vous l’une de ces gourmandes à moitié éclairées, se léchant les doigts non d’avoir tourné les pages des saintes écritures de la table mais celles d’un mille feuille imprégné de divines saveurs ? Êtes-vous l’un de ces pratiquants enthousiastes et assidus vénérant la bonne chère sans en connaître réellement les origines ? Êtes-vous, vous aussi, une poule au pot, tombée dans cette marmite mijotant depuis des temps immémoriaux un bouillon de culture qui vous imbibe depuis votre tendre enfance mais dont le fond vous échappe ?
Certainement pas ! Vous êtes toutes et tous des dévoués de la grande cause gastronomique, celle que nous brandissons comme étendard face aux dictatures du transformé, à la tyrannie des repas expédiés, aux cooptés des critiques numérisées ou aux collusions de produits dévoyés.
Et c’est pour cela qu’en ce joyeux mois du bicentenaire de la gastronomie, où nous célébrons la publication du grand missel de cette louée discipline - vous l’aurez tous deviné, la Physiologie du Goût - nous sommes également gagnés par une tristesse profonde, celle de la disparition dans la foulée de son oeuvre de ce grand apôtre qu’est Brillat-Savarin.
Nous abordons donc en ce dernier weekend de janvier une parenthèse de recueillement papillaire.
Les plus assidus consacreront donc leur weekend à des méditations transcendantales gastronomiques, parcourant les trois millénaires qui nous mènent jusqu’à cette apothéose sublime qu’est la gastronomie, ce mariage improbable, mille fois voué à l’échec, entre l’excellence de la chair et le raffinement de l’esprit.
La méticuleuse gastronome retracera les grandes étapes de l’art de la conversation, compagne indispensable à toute velléité de symphonie gustative qui se respecte, en déroulant le fil de l’histoire, des symposiums grecs aux salons des Lumières, en passant par les embardées de Trimalcion ou les éructations des banquets révolutionnaires.
Le fin gourmet remontera dans le temps pour contempler la longue, incessante mais bienheureuse quête de la matière, de la manière de la transformer à celle de l’apprêter. Il parcourra de son palais la complicité de l’histoire avec celle du goût, des épices du Moyen-Âge, des verjus acides de la Renaissance ou la quête des essences intimes avec le Roi Soleil.
Toutes et tous auront ensuite une pensée émue pour ce grand personnage oublié qu’est Grimod de la Reynière, prince déchu embrassant de sa plume industrieuse les nouvelles règles de la Révolution pour offrir à l’écosystème gourmand parisien le langage qui lui manquait. Puis, il remercieront le sage magistrat de Bugey, constant dans sa passion et ses annotations, pour cette synthèse de la bouche faites d’aphorismes pénétrants, d’anecdotes improbables et de considérations plus que philosophiques.
Mêlant la parole à l’action, certains se mettront aux fourneaux pour lui rendre un brûlant hommage. Ils prépareront, par exemple, un plat à base de truffe sachant pertinemment que Brillat-Savarin n’aurait pu trouver mieux comme saison pour tirer sa révérence que celle où cette odorante merveille est à son apogée. Pour s’y aider, le dévoué gourmet s’inspirera par exemple d’un passionné comme Didier Chabert qui s’évertue à donner du sens, de la raison et de l’esprit à cet illustre tubercule des profondeurs.
Certaines encore iront découvrir l'excellente collection gastronomique de la BnF ou se replongeront dans une revue de l’esprit comme Papilles des Bibliothèques Gourmandes afin de penser leur prochaine oeuvre, avant de se plonger dans un guide de la matière pour trouver une recette digne du pot-au-feu de Dodin-Bouffant.

D’autres enfin parcourront avec gourmandise la liste des érudits passionnés de ce fabuleux champs agraire et littéraire, qui se réuniront à notre conférence en octobre à Lyon pour porter à son apogée cette anniversaire bien mérité et nécessaire, tant l’art de faire bonne chère est assiégé de toute part, par des bataillons de réflexion jamais cuites ou de mous escadrons sans ambition à part celle de gâcher la fête de mornes plats de Procuste.
Nos curieux des saveurs, friands de ces détails qui construisent la sublime pièce montée de l’histoire, savent combien un coup de vent peut faire basculer tant d’efforts et c’est en cela qu’à défaut de déposer solennellement une offrande gourmande sur la sépulture du Père-Lachaise, ce lundi 2 février 2026, toutes et tous, imprégnés de gratitudes, de joie et d’un sens inouï de la responsabilité qui leur incombe, méditeront sur le prochain grand repas qu'ils concocteront, digne de porter trois mille ans d’histoire.
Votre dévoué,
Amphitryon
Images 1 & 2 réalisées avec l'aide de Grok ; sépulture prise du site du Père-Lachaise






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