Géopoulétique Frappée
- Amphitryon

- 23 janv.
- 5 min de lecture
La table domestique ressemble à s’y méprendre aujourd’hui à la table internationale. C’est le Principe de Géopoulétique. Chacun mange avec ses codes, ses manières et ses propres aliments. Bientôt nous allons piocher directement dans l’assiette du voisin. La nouveauté c’est que plus personne ne se cache.
Dans ce festin des nations à ciel ouvert, les règles de bienséance qui offraient à tout le moins un verni, volent en éclat. Chacune amène sa gamelle, tout un chacun impose son rituel ; d’autres refusent de s’asseoir tant que d’autres ne se seront pas levés ; d’autres encore n’ont plus rien à dire, alors ils radotent et c'est pire ; certaines, se voyant menacées, jouent des coudes et les agacées ; celui-ci, qui ne veut pas parler à son voisin se lève pour aller prendre la salière alors qu’il aurait pu le demander avec manière et se faire l’économie d’une cravate dans le velouté ; celui-là, un peu isolé, échaudé par cette grossièreté, ne parvient plus à apprécier sa glace ; un aigri plein de rage retient en otage la panière à pain qu’un idéaliste lui quémande comme un arriviste, tandis que la voisine lui fait des pieds de nez parce qu’un gros bonnet du banquet lui a passé le beurre. Le retardataire bouscule son petit frère à côté, empiètent de sa verve et de ses bras, tentent de lui soutirer son assiette tout en soudoyant la voisine qui conteste sa volonté de dominer le débat tout comme cette région de la table. Au milieu de tout ce fatras, bouclette aux lunettes, un livre à la main, se démène pour qu’on ne l’éjecte pas de la table. Au passage, il parvient à faire passer du lard pour du poulet et ses voisins pour des jambons. C’est lard de la géopoulétique, où même le poulet ne convient plus à tout le monde.
De part et d’autres, des voisins de table se disputent, qui pour une rapine de pain, pour une fourchette qui empiète ou le verre à eau qui disparait. Un imposteur, se revendiquant d’une vieille et excellente maison menace de retirer la nappe d’un coup ; pour le calmer, on lui donne voix, mais pour de l’entendre dire que si l'on ne l’écoute pas, il va silencer toute la table. Seulement, on le sait, à la maison, c’est mimine qui matte de son rouleau à pâte.
À une autre, on accorde le titre de présidente des bonnes manières alors qu’elle n’en a que pour elle ; quelques benêts se font réprimander de manger leur viande saignante par des angelots qui semblent en avoir autant sur les mains ; des coalitions se préparent, des collusions mijotent, mais on ne sait pas à quelle sauce les préparer, encore moins quel dénominateur retenir : les allergiques au rosbif, les anti-amidons, les pro-brocolis, les inconditionnels des ris de veau ; les horripilés de la viande de crevette ou les indignés de harengs saures. Sans parler des combats aux croisements qui doivent marier un beurre d’arachide avec un velouté de sardine. Quel étendard pour les réunir !?
Cette table ne ressemble plus à rien. Même le béni-oui-oui coincé dans sa congère le dit : yes I can, nada. Pris en tenaille entre un voisin aussi docile qu’un ours anémié et un autre, gesticulant de sa fourchette comme un aigle sans règles le ferait des serres, il l’annonce, sans ambages : cette tablée est périmée !
Ce n’est pas tant qu’elle fut un jour apaisée, cette assemblée avec un plan de table mal ficelé, des chaises manquantes, un déroulement défini et un menu imposé. Mais elle donnait l’impression d’une certaine cohésion, cette grande machine. Elle permettait de mesurer la température, de réchauffer les plats, de redistribuer du ragoûts pour se donner bonne conscience, même s’il aurait été plus judicieux d’enseigner à cuisiner qu’à nourrir à la cuillère. Elle offrait aux instigateurs de cette joyeuse compagnie une indulgence à bon prix, voire un certificat de bienveillance. Maintenant, elle marchande une absolution dans une ambiance de dernier repas en pleine ébullition.
Tandis que certains de la tablée, engoncés dans une léthargie bienheureuse après avoir survécu à la menace du lancé de graille en arc d’ogive continuent à croire que le pourtour de la table adoptera les mêmes codes sans aucune dérive, certains versent leur fiel dans le potage des autres tout en se remplissant les poches de mensonges bardés et les oreilles de toasts caviardés.
À vrai dire, elle ressemble maintenant plutôt à un buffet, cette assemblée, mais du genre original, où l’on va se servir à la table de l’autre. Une sorte de chaise musicale s’est mise en marche laissant présager qu’à la fin de la mélodie, il manquera des places et des assiettes. Une sensation désagréable s’empare de nous, celle d’un diner de gala sans places assignées. Chacune observe, chacun temporise, on surveille les autres avant de foncer pour prendre la meilleure table. Si l’on veut éviter celle qui est servie en dernier, celle où l’on éructe autant que l’on mâche, ou celle où la conversation est aussi animée qu’à un enterrement, il faut agir vite à défaut de le faire avec grâce. On hésite encore entre la tablée de l’opulence et celle des manières aux idées fabuleuses mais à dépoussiérer ; la table qui fait main basse sur le rôt et les relevés, ou celle où l’on se régale autant des mets que des convives.
Une troisième voie de la gastronomie cherche à faire sa place. Pragmatique et nourricière, enjouée et ouverte, durable et inclusive, ambitieuse et alléchante, cette grande discipline permet de concilier le dépassement avec les capacités, les riches avec les pauvres, le passé avec l’avenir. Certes, l’on y trouve quelque contraintes, celles d’être attentif à l’autre, d’être agréable à l’amphitryon, de se faire entendre sans monopoliser. Mais sans contrainte, point de liberté. En l’occurrence, celle de la conversation, de l’échange joyeux et la découverte de nouvelles contrées aux fins-fonds de l’espace inter-neuronal.
Mais, peut-être est-ce trop tôt, ou trop tard. Cela fait longtemps que les convives sont assis, ils ont changé, tout comme leurs appétits et leur envie de plaire ou de déplaire.
Après l’orgie, le gaspillage, les malaises et les trop pleins, viendront les indigestions, les reins qui ne filtrent plus, sans compter le foie qui ne compte même plus pour du beurre.
Les gastronomes restent stoïques, ils n’en démordent pas, l’incroyable art de la table reste leur boussole, même en ces temps de géopoulétique mouvementés.
Sinon, pour des échanges plus sérieux sur la matière, nous invitons tous les gastronomes en herbes, au grain ou et même à l'ivraie à découvrir la conférence internationale organisée par Biztronomy en octobre 2026, traitant des grands théoriciens de la géopoulétique que sont Grimod de la Reynière et Brillat-Savarin.





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